
Naissance
Naissance
Ecrit le 4 Avril à 13h18
« La dilatation est complète, c’est imminent. » viens-tu de m’annoncer.
Amino, je t’écris alors que tu te trouves dans la salle de travail où tu assistes à la naissance de ton enfant, de ta fille.
Ta fille dont j’ignore encore le nom.
Je veux vivre cette attente. Je ne veux pas éviter l’attente, je ne veux pas l’esquiver ni la tromper par la lecture ou quelqu’autre activité.
Même si l’attente est obsédante, presque intolérable, je veux la vivre.
Vivre cette attente, en être imprégnée, la laisser me dévorer, occuper mon être entier. De manière active, consciente, totale afin que le fluide du temps T ne m’échappe pas.
Que celui-ci se confonde avec ma conscience, qu’il se fonde en moi, qu’il coule dans mes veines comme le sang qui circule dans mon corps à mon insu, mais en même temps, je veux que ce temps-là au moment de son émanation, soit ressenti, inscrit dans la vibration de l’avènement de l’événement.
En toute conscience.
Je veux écrire à l’instant T et en même temps je ne veux pas rater la nouvelle; si j’étais en train d’écrire alors que le message était déjà arrivé, là sur les échanges de WhatsApp. .. Je viens de vérifier, non ce n’est pas encore le cas.
Ecrire et vivre l’instant au moment où je l’écris.
Et je pense modestement à Marcel Proust et Virginia Woolf qui ont présidé à cet exercice.
Ne suis-je pas en train de tromper l’attente en écrivant ceci ?
Je veux consigner l’instant T celui d’avant comme celui d’après comme celui de juste après, tout, je veux tout consigner.
Je veux coincer le temps, rendre possible la saisie de ce temps, matérialisé par l’instant, la fraction de seconde qu’aucune machine humaine, qu’aucune machine fabriquée par les humains ne sera capable de faire vivre. De faire vivre en conscience.
Vivre en conscience le surgissement, le jaillissement de l'instant vécu au moment précis où celui-ci est vécu…
Le temps en direct.
Live.
Et l’écrire.
L’écriture, comme seule matière pour tracer, pour poser l’empreinte de l’évènement.
Je jette un regard sur les messages, je ne veux pas rater l’instant T où tu vas me l’annoncer.
Patience de l’impatience ou impatience de la patience ???
Qui saura dire ? Qui saura trancher ?
Comment exprimer ce que je ressens. Je ressens du bonheur difficile à exprimer. Je manque de mots. Je ne les trouve pas dans le lexique qui se présente à moi, pour dire ce bouquet d’émotions…Mon cœur est heureux. Il palpite. Il frétille comme la queue des chiens.
La comparaison me fait sourire.
Ma cage thoracique toute dilatée. Mes yeux rivés sur le clavier.
……………..
Est-ce que le ChatGPT pourra un jour, lire, ce qui est écrit à l’intérieur du corps, ce qui n’en est pas sorti, ce que l’on retrouvera après une autopsie par exemple. Autopsie de mon corps. Après mon décès je me dis toujours on trouvera des tonnes et des tonnes de pages écrites sans encre, des kilomètres de mots, de paragraphes, de poèmes, d’écrits divers, compilés en masse et en désordre, sur toutes les cellules lisibles à l’œil nu et au microscope…
Est-ce que le ChatGPT sera capable un jour de révéler de tels écrits ? Lire ce que les humains ne peuvent pas lire uniquement parce que leur conscience ne peut attraper au vol tout ce qui surgit en elle, sautant d’un sujet à un autre,
mélangeant les temps sans pour autant échapper au vécu ?
Car le ChatGPT est une invention humaine censée accomplir plus que les humains, ce que les humains tels qu’ils sont constitués, ne peuvent pas encore faire.
Cet outil délivrera les hommes de leurs limites, leur ouvrant des champs d’actions, de réactions, de réalisations et d’investigations possibles par-delà leurs capacités…
Toujours rien, tu n’as envoyé aucun signal. Mes prières te parviennent, elles enveloppent Vera et soufflent sur l’âme de ta fille pas encore née.
Tu appelles enfin au milieu du déroulé de « l’attente », dans ce Temps que je tenais captif en moi, au milieu de mes émois.
Tu m’en libères sans le savoir, je ne demande plus rien au temps, je le libère lui aussi, je le laisse retrouver sa course folle, qu’il aille au diable, je ne le compte plus, je vis autre chose, j’en arrête la comptabilité, je veux juste laisser mon bonheur se mêler au tien comme nos larmes et nos sanglots se mêlent dans l’explosion de notre joie.
Tu me racontes de ta voix submergée de cette émotion nouvelle que la naissance de ta fille fait naître en toi : tout s’est bien déroulé, ça a été très rapide, ( tu en as perdu la notion du temps effroyablement long qui a parcouru ton être tout entier. Et le mien.)
C’est l’effet de la délivrance, de la fin de la tension…
La petite est en bonne santé, les pédiatres ont tout vérifié. Oui tout va bien !
Après deux nuits de contractions, d’angoisse, ah j’oubliais de te dire que la petite nous a causé des frayeurs : par deux fois, son coeur a ralenti sa cadence, il a fallu l’intervention de toute une équipe de médecins tous compétents et rassurants à la fois… Elle est belle, elle est là, bien portante !
Je t’appelle plus tard me dis-tu avant de me lancer : elle s’appelle Ayla Mer.
Au moment où je te demande de m’épeler son nom, tu raccroches tandis que sa respiration douloureuse, résonne encore au bout du fil.