Meryem

Bensouda

Grand-Mère En Exil

Grand-Mère En Exil

8 novembre 2019

Seule Je suis allée Loin Je suis allée Ce matin j’ai marché jusqu’à la pointe du Conguel Sur le sable j’ai marché Je me suis approchée de l’océan ma main en a touché l’écume Son eau froide a saisi ma main, tout mon corps en a tremblé J’ai ramassé un galet je l’ai humé, je l’ai caressé puis je l’ai déposé au fond de ma poche J’ai tourné le dos à la mer puis j’ai marché sur le sable beige lisse encore plus lisse que le galet dans ma main Le soleil sur le sable Mon ombre s’est projetée et je l’ai vue s’allonger devant moi « Pablo mon ami qu’avons-nous permis L’ombre devant nous s’allonge s’allonge Qu’avons-nous permis Pablo mon ami Pablo mon ami nos songes nos songes » Je m’arrête un moment pour réciter les vers Quand Louis Aragon écrivait à Pablo Neruda Je prends ma silhouette en photo Plus tard je l’enverrai à mes enfants à mes amis Je m’engageai dans le sentier qui longe la mer et j’ai marché droit devant moi Je marchais je me dirigeais vers l’extrémité de la presqu’île Deux papillons m’escortaient Légers Le battement de leurs ailes rythmait mes pas Je marchais Je m’avançais vers la pointe Le vent chantait dans mes cheveux Je marchais D’un côté la forêt de Cupressus macrocarpa De l’autre le rivage L’odeur des rochers Gorgés de nourriture Les mouettes que j’effraie Les autres ( quelques seulement ) À pied ou à vélo je les salue Une petite maison sur les rochers Assise au pied de l’océan M’intrigue et m’émerveille Avec portail chaîne et cadenas Elle attend le tsunami Aucune haute marée ne l’avait emportée J’ai rendez-vous avec l’infini de la mer Un peu comme elle Un rendez-vous Rien ne presse Je marchais doucement Sur la pointe Vers la pointe Car l’infini roule et se déroule dans la mer À l’infini Je marchai J’écoutais le roulis de la mer, son langage fait de paroles infinies Pareil à un conte à un chant à une mélopée Mélodieuse triste mélancolique tout à la fois Mais aussi sereine envoûtante et mystérieuse Comme le temps, le chant de la mer ne s’arrête pas .... Pourquoi tant de questions au sujet de tout ce qui nous dépasse ? Plutôt M’inspirer de la fusion des éléments du cosmos M’inspirer de l’infinie soumission aux lois qui le régissent Deux papillons m’escortaient Ils voltigeaient en cadence Me voyant ouverte au partage Ils se mirent à m’instruire de leur vie de leur parcours Tout de beauté d'acceptation et de joie Quoi ? Allaient-ils me parler de Nietzsche et de Spinoza ? Les deux papillons dansaient Mais que dansaient-ils au juste ? Ils me dirent : « Nous dansons l’air la mer le vent le soleil Et la terre et les arbres et les fleurs et leurs bruits Nous dansons la vie Nous célébrons la vie drapée de sa finitude Nous célébrons la courte durée de notre vie De la gestation, de la larve à l’éclosion En passant par la chenille le cocon et la chrysalide Nous naissons lentement Un long temps pour très vite mourir Nous Nous venons danser le monde Nous venons danser la vie » Je marchai étourdie vers le bout de la terre Qui fend la mer La pointe du Conguel où la Terre s’arrête de pénétrer la Mer Là où la Terre s’agenouille se prosterne en reconnaissance de l’hospitalité de la Mer Là où la Terre s’assied fume le calumet de la paix et propose à cet endroit précis Un Projet Un Engagement de l’harmonie ........................... A mon retour J’ai pris le temps comme dans le conseil J’ai pris le temps dans son sens Non à rebours Je l’ai pris j’ai pris le temps et Comme de bons amis, Le temps m’a prise À son tour Par la main Il m’a accompagnée Jusqu’au filet Qu’il avait préparé Pour moi « Sois sage » me dit-il « Nous ne pouvons être séparés Prenons-nous l’un l’autre Suivons-nous Pour vivre et respirer ensemble » Ainsi je me suis glissée dans mon temps car le temps diffère d’un lieu à un autre d’une personne à une autre ... Comme je l’ai fait lors de mon séjour dans le Morbihan J’ai tendu puis donné la main à mon temps .... Depuis mon retour Je suis dans le temps du quotidien Celui de l’essentiel et du dérisoire Du prioritaire et de l’obligatoire Celui du nécessaire et du futile De la pesanteur et de la légèreté De l’important et de l’urgent Mais aussi du décalé et du reporté Des bouchées englouties Et non dégustées Du temps donné et du temps perdu