Meryem

Bensouda

Écrire Ou Mourir

Écrire Ou Mourir

13 janvier 2019

-Depuis quand est-ce que tu ressens ceci; le besoin impératif d’écrire ? La force indicible qui définit en toi ce besoin impérieux car si j'ai bien compris c'est écrire ou mourir. Ailleurs tu nuançais ton propos dans une autre formulation cependant même que tu soulignais toujours l'urgence de l’affaire : « écrire ou folir ». Sans prendre aucun risque de me tromper, je peux dire qu’aujourd'hui tu es vivante et en pleine possession de tes facultés mentales. Peux-tu m’éclaircir ? Survivre à sa mort, survivre à ses rêves inaccomplis, survivre à son extinction, à l’extinction de sa flamme, marcher, déambuler, sans avancer dans sa vie, être son propre fantôme et ne jamais se réveiller…

-Tu cherches à comprendre si cela est possible, n’est-ce pas ? Vivre sans vivre, vivre en se survivant, que se passe-t-il lorsqu’on survit à sa vie éteinte ? A l’âge de dix huit ans, je compris que je ne vivrais pas la vie pour laquelle j'étais faite, celle qui contenait l’élan qui me portait. Enfant, j'aimais courir sauter inventer des pièces de théâtre imaginer des ballets exécuter mes chorégraphies oui beaucoup danser et aussi chanter beaucoup chanter. Au sortir de l’enfance, j'abandonnai le projet de la danse et décidai de me « faire » de manière invisible : lire écrire. Personne ne s'aperçut de mon petit manège j'écrivais je lisais j'étais conforme, personne ne soupçonnait ce à quoi j'étais absorbée au plus haut point : J'organisais à l'intérieur d'une bulle, tous les jours, les situations, les différents temps, les petits coins où j'allais déposer les soupirs les questions les souhaits les désirs les rêves avec lesquels je construisais ma vie. Le lendemain la bulle était crevée et tout ce qu'il y avait à l'intérieur était sorti s’écraser et se vider de son sens au dehors dans la clarté du jour. L'écriture absente dissoute ne pardonne guère. Puis je tentais de la reconstituer et d’y souffler de toutes mes forces. Le ciel étoilé de la nuit, la clarté de la lune dans ses différentes formes, le murmure de la brise le roulement des vagues tout contribuait à effacer le vacarme et le tumulte pour que s’y logent les éléments des délires délivrés de ma folie. La bulle renaissait et moi avec. Je parlais de flamme, justement la flamme brûle en moi toujours et même de plus en plus fort comme un volcan qui attend et espère son heure entretenant un rapport mystérieux avec l'incandescence que n'étouffent ni les cendres ni le calme des mers ni le mouvement des étoiles ni l'audace des explorateurs. Il s’agit d'une flamme qui possède en elle la vie et quand elle vous choisit, vous en devenez la proie, elle possède votre vie et si vous n’en faites rien, elle reste là quand même vous obsède et vous brûle au plus profond de votre être. A dix huit ans, j’éludai le suicide car la flamme se serait interposée et j’optai pour l’assasinat : En douce, personne ne s’aperçut de rien je rentrai dans les rangs, je me conformai pour de bon : J'avais tué ma vie pour vivre comme tout le monde un monde incapable de reconnaître les assassins dont personne ne se plaint. J'étais bel et bien un assassin mais du moment que j'avais enfoui en moi l’autre que personne ne connaissait… Petits meurtres entre soi. Grand meurtre de soi. La vie n'est que flamme et la flamme ne s’éteint pas. Tout comme l'assassin n'est pas jugé coupable, la victime ne sera pas identifiée. Elle sera condamnée à une souffrance éternelle, invisible aux autres et destructrice de soi. Le corps de la survie est à présent vaincu de tant de résistance à la flamme. Le corps menace de s’éteindre. Le corps ultime réceptacle de la flamme, rompt, le corps se brise… La flamme, tel un feu follet, se trouve à errer à travers vies non abouties, supportant mal une deuxième survie, cherchant où se poser, où renaître, où correspondre, où produire, où créer…où écrire. La flamme à présent est menacée d'être réduite, réduite à un autre destin, réduite à devoir sortir de ce corps indigne. Ce corps qui a -peut-être- négligé la flamme et sa puissance dionysiaque qui, ne se sentant pas de taille à la porter à l'accueillir à l’honorer comme il se devait de le faire, s’en est détourné modestement la traitant comme une simple vanité. La deuxième mort de cette vie non illuminée, attise la flamme qui puise son souffle désormais dans la somme des douleurs résultant de tous les manquements. A ce moment, la flamme devient vie c'est-à-dire mort alors qu'elle n'en était que l’essence, le souffle, semblable en cela à Dieu, au créateur. Est-ce qu'une vie avortée, est-ce que une vie qui meurt au seuil de sa vie, est-ce que même la longue agonie d'un souffle présage de la fin du souffle. ? Le sacrifice d'un être entraînera-t-il l’impossibilité de toute création, ou bien au contraire servira-t-il à délivrer tous ceux et toutes celles qui furent empêchés de créer ? En sortira-t-il des modes d’emploi, des recettes infaillibles ou des thérapeutiques adéquates ?